Accueil
Accueil Menu

L'archive du mois d'août 2018 !

L'archive du mois d'août 2018 !
Lumière sur...L'histoire de trois aviateurs américains au Truc Vert en août 1944.
Publié le lundi 06 août 2018

LES ARCHIVES COMMUNALES DE LÈGE-CAP FERRET ONT POUR VOCATION DE CONSERVER LES ARCHIVES PUBLIQUES, MAIS AUSSI DES DOCUMENTS PRIVÉS, UNIQUES ET PARFOIS PERSONNELS. TOUS LES MOIS, DÉCOUVREZ UN DOCUMENT INÉDIT SUR VOTRE COMMUNE ! PAR SON INTÉRÊT HISTORIQUE, SON ASPECT ESTHÉTIQUE, OU SON ORIGINALITÉ, CE DOCUMENT TÉMOIGNE DE LA MÉMOIRE LOCALE.

Lumière sur…Les aviateurs américains en août 1944

Nous sommes le 26 août 1944. Quelques jours auparavant, les troupes allemandes ont battu en retraite face à l’avancée des Alliés. Après quatre ans d’occupation, ils quittent la Presqu’île, après avoir réquisitionné les villas, construit des blockhaus, édifié des champs de mines. Ils laissent derrière eux les ruines du Phare du Cap Ferret, dynamité dans la nuit du 21 août. Cette date, le 26 août 1944, entre dans la mémoire collective de la commune comme l’un des épisodes les plus marquants de notre histoire locale durant la Seconde Guerre mondiale.

Ce jour-là, trois avions de chasse américains survolent la côte et deux d’entre eux tentent un atterrissage forcé sur la plage du Truc Vert. Découvrez l’histoire de ces avions, des Mustang P51, et de leurs pilotes, les lieutenants Samuel David Gevorkian, John Edwin Kester et Samuel Eugene Hansard.


Les pilotes américains

Né le 29 novembre 1921 dans l’Illinois, Samuel David Gevorkian est l’aîné d’une famille originaire d’Arménie. C’est à Los Angeles en Californie qu’il est recruté dans l’armée le 12 août 1942 en tant que soldat dans l’armée de l’air. Il parle français et arménien, un peu allemand.

Né le 29 août 1923 dans l’état de New York, John Edwin Kester travaille à la Bell Aircraft Corporation , un constructeur aéronautique américain, avant d’être recruté dans l’armée de l’air en tant que soldat le 9 novembre 1942 à Buffalo, New York. Il fait partie d’une fratrie de 4 frères, tous engagés dans l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale : Arthur est soldat dans la police militaire, Robert est capitaine et ingénieur dans l’aviation, William est marin posté dans le Pacifique sud.

Né le 6 décembre 1920 dans l’Oklahoma, Samuel Eugene Hansard, est employé à la Philips Petroleum Corporation, une compagnie pétrolière. Il est recruté à Fort Bliss, El Paso, Texas le 10 février 1942. Il est incorporé dans l’infanterie avant d’être transféré à l’armée de l’air en août 1943. Il reçoit l’Air Medal en juillet 1944, puis la Distinguished Flying Cross en août 1944.

1er Lieutenant Samuel David Gevorkian (photo Station 131)

2nd Lieutenant John Edwin Kester (photo Station 131)1er Lieutenant Samuel Eugene Hansard (photo The Borger Daily Herald)

De gauche à droite: 1er Lieutenant Samuel David Gevorkian (photo Station 131) ; 2nd Lieutenant John Edwin Kester (photo Station 131) ; 1er Lieutenant Samuel Eugene Hansard (photo The Borger Daily Herald du 7 septembre 1944)


Le crash

Tombe mémorielle de Samuel Eugene Hansard au Highland Cemetery de Borger, Texas (photo Find a Grave)Le 26 août 1944, les lieutenants Samuel D. Gevorkian, John E. Kester et Samuel E. Hansard, pilotes dans le 338th Fighter Squadron, escortent des bombardiers B17 à Ludwigshafen, en Allemagne, à bord de Mustang P-51D. Sur le trajet du retour à la base de Wormingford, en Angleterre, ils mitraillent un dépôt de chemin de fer à Nancy. Ils volent ensuite au-dessus de la Belgique, avant de passer dans un violent orage. Continuant leur route, les trois pilotes ne s’aperçoivent pas que leurs instruments de navigation sont déréglés. Au lieu d’aller au nord, ils prennent la direction du sud. Craignant d’être en panne d’essence, Gevorkian et Kester décident d’atterrir sur une plage.

Le lieutenant Samuel E. Hansard poursuit sa route, croyant avoir atteint la Manche. Il est vraisemblablement tué dans le crash de son avion dans le Golfe de Gascogne le jour-même. Son corps aurait été enterré en mer par un navire de la Royal Navy. Une cérémonie commémorative est organisée à la First Baptist Church on Hedgecoke, Phillips, Texas, l’après-midi du dimanche 17 septembre 1944 en présence de l’American Legion. Ses parents reçoivent à titre posthume sa Purple Heart en janvier 1945, puis la Distinguished Flying Cross et l’Air Medal en septembre 1945. Son nom est honoré dans le Memorial Park Cemetery de Borger au Texas, et dans le cimetière américain de Cambridge en Angleterre.

Tombe mémorielle du Lieutenant Samuel Eugene Hansard au Highland Cemetery de Borger, Texas (photo Edith Guynes Stanley, Find a Grave) 


Rencontre avec les habitants

Les deux aviateurs américains survivants ne se rendent compte qu’ils ont atterri sur une plage française, celle du Truc Vert en l’occurrence, qu’au moment de rencontrer les habitants du coin. André Augey, demeurant au Canon, est le premier à avoir parlé avec l’un des deux aviateurs. Il raconte :

Le 26 août 1944, je me rendais à vélo au Cap-Ferret voir mes parents. Soudain, à hauteur du cimetière, j’aperçus un soldat en uniforme qui arrivait au loin. Croyant avoir affaire à un Allemand (ils avaient pourtant quitté le Cap-Ferret début août), je me jetai dans le fossé. Or le soldat en fit autant. Nous sommes restés ainsi un moment à nous épier, puis voyant, l’un et l’autre que nous n’avions pas d’armes, nous nous approchâmes. C’est alors que je découvris qu’il s’agissait d’un soldat américain. Soulagé et aussi heureux que moi, l’homme s’employa aussitôt à m’expliquer dans sa langue qu’il était pilote et, en me montrant son foulard qui lui servait de carte de navigation, qu’il allait à Cherbourg. Il me fit ensuite comprendre qu’avec un autre pilote ils avaient été pris dans un orage et que leurs compas avaient été déréglés. A mon tour, je lui indiquai sur son foulard l’endroit où il se trouvait. Et puis lui expliquai qu’il avait, sans le savoir, traversé un champ de mines.

Michel Pinguet, habitant de Grand Piquey, note ces quelques lignes dans son journal de guerre :

Samedi 26 [août 1944]. […] Vers midi des avions de chasse américains sont passés, il y en a un qui s’est fichu à l’eau et les deux autres ont atterri et ont été hébergés à l’Herbe. Puis au Ferret ils vont sans doute passer à Arcachon. Ce soir je suis de garde au Canon. J’apprends que ces aviateurs venaient de Nancy !!!

Dès que la nouvelle se répand, l’effervescence gagne tous les habitants de la Presqu’île comme le relate Francine Chapon :

Ce sont 3 avions américains qui semblent être venus reconnaitre la côte.

A 15 heures 30, agitation. La garde F.F.I. a trouvé le premier Américain ayant fait un atterrissage forcé sur la plage en face du « Truc-Vert ».

Ruée vers la Gendarmerie !

Photos, fleurs, embrassade, on manque l’étouffer avec le « tord-boyau » du gendarme.

C’est un grand garçon blond de 21 ans, complètement groggy qui ne comprend pas un mot de français. Le conseiller de la Gendarmerie, M. Raoul Dupuy, sauve, une fois de plus, la situation en baragouinant quelques mots d’anglais.

Un cortège se forme ; Bernard en tête, portant un drapeau américain miteux et se dirige vers le débarcadère où l’attend l’Espérance qui doit amener le rescapé à Arcachon.

On hisse le drapeau et les couleurs en haut du mât, et l’Espérance, portant l’Américain, le gendarme, Loulou, Bernard, les gosses du gendarme, Gautreau, Daney et Maco, se dirige vers Arcachon qui a été prévenu par téléphone.

Là, enthousiasme indescriptible de la foule. Dès que l’Américain a mis le pied sur la jetée Thiers, les personnalités s’en emparent et les Ferret-Capiens ont toutes les peines du monde à s’en conserver un petit morceau. Au bureau de la Place, réception avec toutes les personnalités, discours, champagne, etc., etc.

Vers 17 heures, le second Américain, qui s’est posé à quelques kilomètres du premier, est amené par des gens qui l’ont trouvé en train d’errer dans la rue au (illisible) et cherchant quelqu’un pour le planquer, car il pensait, ainsi que le premier, que les Boches étaient toujours dans la région. Ils étaient partis d’Angleterre en mission au-dessus de l’Allemagne du nord et devaient rentrer en Normandie. Perdus dans les nuages, ils avaient dû atterrir faute d’essence. Beytet amène le deuxième Américain à Arcachon.

Son fils Bernard Chapon se souvient parfaitement de cet épisode :

Le pilote mi-porté, mi-traîné avait été amené en grande pompe dans une maison en face de La Poste, où étaient installés les bureaux du C.O.N. Là, il eut droit à plusieurs discours plus enflammés les uns que les autres, auxquels il ne comprenait rien, mais, debout dans l’allée jouxtant la maison, juste sous une treille de chasselas mûr, sa haute taille lui permettait de se régaler des raisins dorés pendant que nous nous époumonions dans une émouvante Marseillaise, dominée par la voix d’une imposante dame dont le mezzo-soprano surpassait toute la chorale.

Jeunes filles de la commune et aviateurs américains le 27 août 1944 (fonds Luc Dupuyoo)Tout le monde se rue sur la plage pour poser avec les Américains devant leurs avions échoués sur le sable, un souvenir inoubliable pour Marcelle Mora :

Le 27 août, ce fut la ruée sur la plage pour voir les avions posés, en panne d’essence, l’un derrière l’autre, à un kilomètre d’intervalle. Avec toutes mes camarades nous avons embrassé les pilotes et posé avec eux pour la photo-souvenir, devant les appareils. C’est là que j’ai mâché mon premier chewing-gum.

Des jeunes filles de la commune et les aviateurs américains posant le 27 août 1944 (fonds Luc Dupuyoo)

De gauche à droite, 1er rang : Marcelle Eliès, Paulette Pierre, Claudette Argelas, Christiane Eliès. De gauche à droite, 2nd rang : Jeanine Guittard, Henriette Balanger, Samuel Gevorkian, John Kester, Jeannette Jougla, Lucette Boisseau.


Retour vers l’Angleterre

Samuel D. Gevorkian et John E. Kester sont pris en charge par les Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.) du Cap Ferret. Les Français les aident à rejoindre l’Angleterre. Selon le rapport de Gevorkian, les deux hommes sont hébergés par le Prince Stanislas Poniatowski dans sa Villa Hyowawa à Arcachon pendant douze jours, puis ils sont ensuite emmenés à Bordeaux par Guy Schyller, où ils restent deux jours chez M. Dubreille, un autre membre des F.F.I. Ils rejoignent Hendaye à l’aide de Xavier Testas, puis Gastes où un autre groupe de soldats américains et britanniques attendent d’être rapatriés. Ils arrivent en Angleterre le 13 septembre 1944.


Ce que les pilotes sont devenus

LO-Grevorkian, Sam, D., K-44-19Le lieutenant John Edwin Kester est tué le 14 janvier 1945 à Parchim en Allemagne. Son avion Mustang surnommé « Sunday Morning » est touché par les tirs d’un Flak, un canon antiaérien allemand, alors qu’il effectue une mission d’escorte vers Stendal. Les honneurs militaires lui sont rendus à l’église de St Bonaventure de Seneca, dans l’état de New York. Il est enterré dans un cimetière de cet état. Il reçoit à titre posthume l’Air Medal et la Purple Heart.

Le lieutenant Samuel David Gevorkian reprend les vols à partir du 8 octobre 1944. Il est promu major le 15 juin 1945. Il est tué le 7 août 1945 au sud-ouest de Immenstadt, en Allemagne, dans son avion P 51. Il est inhumé au cimetière américain de Saint-Avold en Lorraine, géré par l’American Battle Monuments Commission (Plot K Row 44 Grave 19). Il reçoit à titre posthume la Distinguished Flying Cross, la Soldier’s Medal et l’Air Medal.

Tombe du Major Samuel David Gevorkian au cimetière américain de Saint-Avold, Lorraine, France (photo American Battle Monuments Commission)


Ce que les avions sont devenus

Les avions des Américains deviennent à l’été 1944 une formidable source d’amusement pour les habitants du coin comme en témoigne Bernard Chapon :

Son avion, qu’il avait réussi à poser sur la laisse de basse mer, à peu près à la hauteur de l’endroit où se trouve la caserne des pompiers, a été pour nous, pendant un temps, malheureusement trop court, un fabuleux jouet. Mais trop vite la mer l’a rendu d’abord inaccessible, puis l’a fait rapidement disparaître à notre grande déception.

Les services du ministère de l’air tentent tant bien que mal d’extraire les deux avions, mais ils finissent par renoncer à les dégager de la plage, faute de moyens. M. Dubourg était à l’époque chef de hangar à la section aérienne de Mérignac :

Je fus chargé, en octobre, de récupérer les appareils car le ministère de l’armement était très désireux d’étudier ces modèles d’avion. Je me souviens que nous avons dû procéder avec prudence pour amener notre matériel et que nous étions aidés d’un parqueur qui avait été réquisitionné par les Allemands pour miner la plage et qui, donc, connaissait bien les lieux. Malheureusement, l’opération échoua. Nous avons travaillé pendant trois semaines à l’aide d’un palan, de ballonnets gonflables et même de skis spécialement confectionnés pour faire glisser l’avion, mais en vain. Si nous avions eu le matériel existant aujourd’hui, c’eût été un jeu d’enfant. Du moins pour l’un des appareils, car l’autre était déjà trop ensablé, battu pas les flots, irrécupérable.

Le Mustang P51 extrait du sable, 5 mai 1981 (fonds Denise Descot)Ce n’est que 37 ans plus tard, entre le 5 et le 10 mai 1981, que les restes d’un des Mustang P 51 sont exhumés du sable. Grâce à l’initiative de l’association Les Ailes Anciennes, à l’aide fournie par M. Cazalet, maire de Lège-Cap Ferret à l’époque, les pompiers et la population de Lège, l’avion de chasse du lieutenant Gevorkian, surnommé « Da’Quake », est enfin récupéré. D’après le site France Crashes 39-45, il est ensuite exposé au Bourget en l’état, avant d’être acheté en 1996 par Gray Matter UK. Remis en état, il volerait à nouveau. L’avion du lieutenant Kester est quant à lui évacué en mars 1989.

Extraction du Mustang P 51 le 5 mai 1981 (photo personnelle, fonds Denise Descot)


NOTES

Les témoignages de André Augey, Marcelle Mora et M. Dubourg sont extraits d'un article de Sud Ouest du 5 mai 1981, recueillis lors d'une enquête de Gilles Parenteau et Romain Peyras. Le témoignage de Michel Pinguet est extrait de son journal de guerre 39-45, issu du fonds Françoise Pinguet. Les témoignages de Francine et Bernard Chapon sont extraits du bulletin n°150 de la Société Historique et Archéologique d'Arcachon et du Pays de Buch.


Remerciements

Nous tenons à remercier Manon Bart et Valérie Muller du cimetière américain de Saint-Avold en Lorraine pour nous avoir fait parvenir la photographie de la tombe du Major Samuel David Gevorkian.


Votre histoire, notre mémoire

“Les souvenirs d’un homme constituent sa propre bibliothèque.”

Aldous Huxley, écrivain anglais (1894-1963)

Contribuez à enrichir cet article !

Si vous avez des photos à nous faire partager ou des anecdotes à nous raconter sur les deux guerres mondiales, n’hésitez pas à nous rendre visite ou à nous contacter ! Vos souvenirs nous permettront de mieux faire connaître l’histoire de notre commune.

Service des archives

79 avenue de la Mairie, Lège bourg

archives.ad@legecapferret.fr

05.57.17.07.80


Sources et références

  • Les Archives municipales de Lège-Cap Ferret :

-    Articles de presse du journal Sud Ouest des 5 et 6 mai 1981, enquête de Gilles Parenteau et Romain Peyras

-    Journal de guerre 39-45 de Michel Pinguet, fonds Françoise Pinguet

-    Bulletin de la Société Historique et Archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch n°150, 4ème trimestre 2011, p.64 à 71

-    Photographies du 27 août 1944, fonds Luc Dupuyoo

-    Photographie du 5 mai 1981, fonds Denise Descot

  • Site Station 131 : 

http://www.station131.co.uk/55th/Pilots/338th%20Pilots/Gevorkian%20Samuel%20%20D%20Capt..htm

http://www.station131.co.uk/55th/Pilots/338th%20Pilots/Kester%20John%20E%20Lt.htm


Création site Internet mairie